Syrie, Turquie, Kurdistan : rencontre avec un guerillero maoïste de la TiKKO

Partisan Magazine a eu le plaisir d’interviewer un révolutionnaire ayant combattu au Rojava durant plusieurs mois dans les rangs de la TiKKO [1]. L’occasion pour nous qu’il présente son organisation et ses choix tactiques et stratégiques quant à la situation en Syrie, en Turquie et également au Kurdistan.

Peux tu présenter la TiKKO et ses objectifs ?

La TiKKO est une guérilla maoïste, bras armée du TKP-ML [2] qui mène la guerre populaire en Turquie et au Kurdistan de Turquie dans le but de renverser l’Etat fasciste de Turquie.
Fondé en 1972, le TKP/ML a pris la relève de l’ancien TKP [3] dans son rôle de leader du prolétariat de Turquie, le considérant comme révisionniste, ne reconnaissant plus le marxisme-léninisme, chauvin, n’ayant aucune critique du fascisme kémaliste [4] qui a fondé la République de Turquie, et à propos de la question nationale kurde.
Le TKP/ML est connu pour avoir le premier reconnu l’existence et lutter pour les droits de la nation kurde en tant que telle. Dans un pays où l’histoire est écrite avec le sang des massacres, génocide, des multiples coups d’États et avec son éducation extrêmement nationaliste, le TKP/ML est aussi connu pour sa critique du kémalisme qu’il reconnaît comme fasciste, son soutien aux luttes du peuple arménien et aux alévis auxquels il est très lié.
Il est la première organisation à fonder une guérilla, principalement implantée dans un premier temps dans les régions alévie et kurde à l’Est du pays.

Vous participez, notamment au sein du Bataillon International de Libération, à la lutte au Rojava. Peux-tu nous en dire les raisons ?

Lorsque le processus révolutionnaire au Rojava a été menacé avec la Bataille de Kobanê, le TKP/ML-TiKKO a accompli son devoir internationaliste en étant présent aux côtés du peuple kurde et en aidant à renforcer la muraille de la résistance face à l’organisation fasciste DAECH. Depuis la TiKKO est présente au Rojava et a participé à la fondation du Bataillon International de Libération avec d’autres organisations révolutionnaires et internationalistes de Turquie, mais pas seulement, de Grèce et de l’État espagnol aussi.

Cette expérience de la lutte dans l’unité au Rojava a fortement contribué à l’édification du front uni révolutionnaire en Turquie entre nos différentes organisations, qui jusqu’alors travaillaient chacune de son côté. Nous en voyons le résultat avec le HBDH, le Mouvement Révolutionnaire Uni des Peuples.

Quelle est l’évolution de la situation ?

La situation sur place est bonne. Le moral dans notre camp est très bon. Depuis la bataille de Kobanê, les YPG [5] n’ont connu aucune défaite, les troupes ne cessent de s’élargir et bientôt les 3 cantons du Rojava pourront être reliés.

Notre camp dépasse à présent la question kurde. La lutte contre le fascisme de DAECH a amené les YPG à fonder les Forces Démocratiques Syriennes, qui rassemblent des groupes arabes, kurdes, syriaques… Mais a aussi élargi le front dans les territoires arabes de Syrie, comme à Manbij et Rakka, en proposant une réelle alternative aux rebelles djihadistes pions des impérialistes occidentaux et de la Turquie, et au régime criminel d’Assad pion de la Russie.

Que penses-tu de l’intervention américaine sur place, et notamment des récentes frappes aériennes de l’administration Trump ?

A propos de la "récente" intervention américaine, je pense qu’il faut se réveiller un peu. Les États-Unis sont présents depuis le début dans la guerre civile syrienne. Et son but, nous le connaissons aussi depuis le début : le pétrole. Il va continuer à aider un côté puis l’autre pour faire durer une situation de guerre de plus en plus insoutenable, jusqu’à apparaître comme le sauveur de la Syrie, soutenu par les pays de l’OTAN, et ainsi intervenir directement avec un rapport de force qui lui permettra de faire de la Syrie une nouvelle province américaine avec à sa tête un gouverneur américain comme en Irak.
Depuis la Bataille de Kobanê, les États-Unis livrent des armes et de la logistique au YPG et bombardent en se coordonnant avec le commandement du YPG. Il est vrai que dans la mentalité du peuple qui subit la guerre, ces aides sont vues comme une nécessité et l’intervention américaine est bien vue par les combattants et les combattantes des YPG. Cependant les cadres du PYD assurent connaître les réelles intentions des Américains et qu’ils n’y céderont pas. De notre point de vue révolutionnaire et communiste, bien évidement nous nous méfions de tout rapprochement avec les impérialistes, qu’ils soient américains, russes ou européens. Même en ne faisant qu’accepter de l’aide, les YPG leur tendent la main, et vu l’appétit sans fin des Américains, nous savons qu’il ne sera pas possible de leur donner cette main sans qu’ils en profitent pour s’emparer de tout le bras. Les YPG pensent qu’ils utilisent l’un et l’autre de manière égale, mais ce n’est pas possible. Cependant, nous, en tant qu’internationalistes, nous ne sommes pas là pour les YPG mais pour le peuple kurde et surtout contre l’organisation fasciste DAECH. Nous sommes toujours présents là-bas avec ce que nous a appris notre leader fondateur Ibrahim Kaypakkaya [6] . Il disait que les communistes ne devaient pas utiliser comme excuse l’intervention impérialiste pour ne pas soutenir la juste lutte de libération de la nation kurde [7].
Nous entendons les critiques apportées par les organisations se réclamant révolutionnaires en Turquie comme en Europe, critiquant les YPG qui acceptent l’aide impérialiste et le fait que nous soyons toujours présents là-bas malgré cela. Toutes ces voix nous proviennent de très loin, car ce sont des personnes qui sont loin des réalités de la guerre et de la révolution au Rojava, ce sont toutes des personnes et des organisations qui ne sont pas venues sur place soutenir. La réponse que j’ai à leur faire est qu’elles ne devraient pas utiliser cette excuse pour ne pas accomplir leur devoir. C’est ce que Kaypakkaya disait lorsqu’il répondait aux "révolutionnaires" de Turquie qui refusaient de reconnaître la justesse du droit à l’auto-détermination des kurdes, sous prétexte qu’à une époque elle avait été soutenue par les Anglais pour mettre la république turque nouvellement ’indépendante" en situation de faiblesse. Or comme Kaypakkaya le soulignait là, en prenant ce positionnement, ces "révolutionnaires" se retrouvaient à défendre les intérêts de la classe dominante turque, face à un peuple écrasé. Le rôle des révolutionnaires et des communistes des pays impérialistes ou de Turquie est de lutter contre leurs propres classes dominantes nationales, ce qui, d’un point de vue internationaliste, est une manière de soutenir les peuples qui subissent leurs attaques, mais au lieu de cela ces groupes ou personnes critiquent les Kurdes du Rojava qui acceptent le soutien de ces pays.

Le récent référendum en Turquie visant à renforcer le pouvoir du régime réactionnaire d’Erdogan a vu la victoire du « Oui » d’une très courte majorité. Comment analysez-vous cette nouvelle étape ?

Nous pouvons nous permettre de perdre des batailles, mais nous ne perdrons pas la guerre. Dans le contexte du référendum, ce qui était important pour nous ce n’était pas le résultat mais bien le travail que nous avons pu mener autour. Nous savions déjà que même si le "NON" l’emportait, comme c’est le cas, les résultats seraient modifiés en faveur d’Erdogan, car le renforcement du pouvoir dictatorial d’Erdogan voulu par ce référendum ne faisait que légaliser une situation déjà palpable en Turquie. Du coup, du point de vue de la répression des mouvements sociaux, des révolutionnaires, des droits démocratiques, de la liberté de la presse ou des massacres déjà perpétrés, cela ne va pas changer beaucoup. Par contre, cette campagne nous a permis de construire un front uni et fort contre Erdogan et l’AKP en élargissant les frontières de nos terrains d’interventions à celui des sympathisants traditionnellement réactionnaires proches de l’AKP et du MHP. Jusqu’à maintenant la Turquie était nettement divisée, entre réactionnaires d’un côté et kurdes, alévis, arméniens, turques démocrates et révolutionnaires de l’autre. Il était très difficile aux organisations révolutionnaires de descendre vers les bases des organisations réactionnaires, nous ne trouvions pas les arguments, l’approche à avoir face à un mur d’esprit cimenté par le nationalisme et la religion. Le sujet de ce référendum et la campagne du "NON" nous a permis de mettre en contradiction les intérêts des bases sympathisantes d’Erdogan avec les intérêts d’Erdogan lui-même. De même lorsque la direction bourgeoise du parti d’extrême-droite MHP a appelé à soutenir Erdogan pour protéger ses intérêts économiques, elle s’est retrouvée dans une situation inédite où sa base et ses cadres ouvriers syndicaux lui ont clairement répondu "NON". Nous avons profité de cette situation pour entrer dans des quartiers, dans des villages, dans des usines auxquels nous n’avions pas accès jusqu’à présent. C’est ainsi que nous analysons cette période de référendum. De plus la campagne a été concluante car comme nous le savons, en réalité le "NON" l’a emporté avec une large majorité et est en tête dans toutes les plus grandes villes. Il nous faut à présent développer ce potentiel dans le but d’organiser le prolétariat dans un front uni dirigé par les révolutionnaires contre le régime d’Erdogan.

Propos recueillis par l’OCML VP – Avril 2017

Source: http://www.ocml-vp.org/article1796.html

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